D’Edmond De Bruycker-1914-1918

Écrit par André De Bruycker
Vendredi, 14 Février 2014 14:50
Histoire étonnante d’Edmond De Bruycker
ancien combattant et invalide de guerre 1914-1918
Au cours des années 1800, un aïeul du nom de Ludovic De Bruycker vivait à Wynkel en Flandre Orientale, dont il était originaire. Il convola en justes noces avec Anna Van Holsbeke. De cette union naquirent douze enfants. Ludovic DB était négociant en grains et ses affaires étaient florissantes. C’est donc sans problèmes qu’il paya des études à ses enfants. A cette époque, pour faire commerce, il fallait nécessairement connaître le français. D’ailleurs, le français était la langue de la diplomatie et du commerce en Europe. Le français était de mise dans les Cours Royales, y compris celle des Pays-Bas. Pour les études supérieures, les cours se donnaient en français. La famille De Bruycker maîtrisait donc bien la langue française et s’exprimait finalement mieux dans cette langue qui devint la langue maternelle de cette famille au cours des décennies.

Des douze enfants, certains s’établirent à Anvers. L’un d’eux, Adolphe De Bruycker épousa Philomène Wouters. Ils eurent trois enfants: Clara, Edmond, et Marthe, la dernière, qui décéda à l’âge d’un mois. Edmond que nous allons suivre à partir d’ici, est né le 5 octobre 1889. Il fit ses études à St.Ignace à Anvers. Il décrocha une licence en droit maritime et commercial et, par après, en droit communal. Pour parfaire ses connaissances, il étudia à l’Université d’Oxford, en Angleterre, et celle d’Heidelberg, en Allemagne.  Il  s’exprimait et écrivait parfaitement, depuis lors, en anglais et en allemand. Finalement, à la fin de ses études, il parlait sept langues: le français, le flamand, l’anglais, l’allemand, l’italien, l’espagnol et le portugais. Il avait, il faut le dire, le don des langues.

En ce temps-là, les obligations militaires se tiraient au sort. Edmond tira un bon numéro et fut donc exonéré de service militaire. Lorsque éclata la guerre de 1914, les jeunes exonérés furent priés de fuir vers la France pour échapper aux Allemands qui ne tardèrent pas à occuper presque tout le territoire belge. Arrivé à Rouen, il trouva une occupation dans l’administration des hôpitaux de cette ville. Il y fit connaissance d’un jeune médecin, le Dr Castagnol. Ils devinrent amis.  Vers la fin de 1915, l’Armée belge recrutait des volontaires afin de renforcer ses positions sur l’Yzer. Edmond De Bruycker qui avait alors 26 ans, s’engagea et rejoignit dans les tranchées les autres volontaires qui étaient nombreux. Il se retrouva ainsi à Houthulst, non loin d’Ypres.

Le Roi Albert 1er visitait régulièrement ses troupes dans les tranchées. Il était interdit de se plaindre auprès du Roi. A ses questions, il fallait répondre que tout allait bien. Un jour que le Roi Albert passait dans les tranchées, il s’adressa  à Edmond DB. «Bonjour, mon brave ! Comment cela va-t-il ?» – «Très bien, Sire» – «La nourriture vous convient-elle ?» –  «Très bien ,Sire» – « Rien d’autre à signaler, mon brave ?».  La culotte de Edmond DB était déchirée à l’arrière par les barbelés et il n’avait pas pu en obtenir une autre. Se retournant pour montrer les déchirures au Roi il ajouta: «Ah ! oui, Sire, mon pantalon est déchiré, mais je n’en reçois pas  d’autre» – «Comment vous appelez-vous, mon brave ?» – « De Bruycker, Sire» – Le Roi demanda à son ordonnance de noter et passa plus loin. Aussitôt le Roi parti,  E. De Bruycker fut appelé chez le commandant et fut mis aux arrêts pour insulte au Roi. Oser montrer son derrière au Roi est un lèse-majesté et cette attitude devait être sévèrement punie. Il fut cité devant la troupe comme mauvais exemple. Le soir même, une estafette apporta une boîte en carton contenant un nouveau pantalon, de la part du Roi. Tout à coup, les attitudes changèrent. De Bruycker passait maintenant pour un héros.

Un jour, cinq hommes dont Edmond DB, furent désignés pour partir en reconnaissance le plus près possible des lignes allemandes. Pendant qu’ils rampaient sur le sol boueux, les Allemands les repérèrent et se mirent à leur tirer  dessus au mortier. Edm.DB vit ses compagnons déchiquetés alors que lui-même fut grièvement blessé. Il se garrotta la jambe sérieusement blessée avec un fil de fer et rampa vers un trou d’obus pour se mettre autant que possible à l’abri. Il perdit connaissance. Il fut ainsi laissé pour mort et abandonné sur le champ de bataille. Deux jours plus tard, des brancardiers français venaient ramasser les corps. L’un d’entre eux retourna du pied la tête de De Bruycker. A ce moment, ce dernier ouvrit les yeux. Les brancardiers furent stupéfaits. «Tu vis encore toi ?». Ils le transportèrent dans leurs lignes pour lui procurer les premiers soins. Un général français vint le voir par curiosité. »Alors ! Petit Belge ! quelle nouvelle ?» – «Vive la France, mon général». Probablement émotionné, ce général lui épingla la Croix de Guerre française et lui demanda où il voulait être conduit. Son choix se porta sur Rouen chez son ami le Dr Castagnol. Sitôt dit, sitôt fait, et De Bruycker se retrouva à l’hôpital à Rouen où l’attendait son ami le Dr Castagnol. Là, il fut atteint d’une crise de tétanos. A cette époque, un cas sur dix mille en réchappait, mais comme Edmond DB était un homme solide et sportif, il en réchappa miraculeusement. En plus des petites fractures au crâne et de nombreuses blessures, sa jambe gauche était en piteux état. Les médecins tentèrent de lui greffer des os de moutons. Il fut opéré quinze fois, mais malheureusement sans résultat satisfaisant. Après avoir inhalé quinze fois du chloroforme, ses poumons qui avaient déjà été attaqués par les gaz ypérites dans les tranchées, n’en menaient pas large. A la fin de la guerre, E. De Bruycker fut transféré à l’hôpital militaire d’Anvers. Sa jambe était menacée de gangrène. Avec son accord, les médecins décidèrent d’amputer sa jambe gauche, juste en dessous du genou. Après sa convalescence, les médecins l’équipèrent d’un pilon en bois pour qu’il puisse se déplacer. Il n’était pas très heureux de cette solution, car il avait appris qu’en Angleterre, il existait une jambe artificielle en aluminium, complètement articulée. Malheureusement, les Anglais gardaient ce genre de prothèse pour leurs blessés de guerre et ne voulaient pas en exporter.

Edmond DB avait un cousin par alliance, le Général Menschaert qui était devenu l’aide de camp du Roi. Celui-ci estimait que le Roi Albert pouvait certainement l’aider pour l’obtention d’une jambe articulée anglaise. Il organisa pour Edmond une entrevue au Palais chez le Roi. Peu de temps après, E.De Bruycker fut reçu chez le Roi Albert. Lors de la conversation, l’histoire de la culotte dans les tranchées fut évoquée et fit l’objet de plaisanteries. Le Roi lui confia aussi qu’il aimait prendre son petit déjeuner seul, car alors, il pouvait tremper son pain dans le café, ce que la Reine lui interdisait formellement. En effet, le fait de tremper son pain ne faisait pas partie des bonnes manières. Le Roi promit de faire les démarches nécessaires pour l’obtention d’une jambe artificielle, en Angleterre. Un peu plus tard, Edmond DB reçut une jambe en aluminium et quelques mois après, une seconde jambe de réserve. Edmond De Bruycker était d’une reconnaissance infinie au Roi Albert et lui exprimait une véritable dévotion. Lorsque le Roi Albert décéda accidentellement, en 1934, il sanglota à chaudes larmes. Son chagrin fut immense. Vous verrez plus loin que le Roi l’avait encore aidé par la suite.

Etant à même de reprendre des activités, Edm.DB trouva une situation auprès de l’Armement Dens à Anvers. Cette firme, prospère à l’époque, possédait plusieurs bateaux et était spécialisée dans le transport de marbre et de fruits citrus. Le grand patron, Monsieur Léon Dens, était alors Ministre de la Défense Nationale. Il en résultait qu’il se trouvait plus à Bruxelles qu’au bureau à Anvers. Vu ses compétences, Edmond DB ne tarda pas à seconder Mr Dens et à gérer la firme pendant son absence. Edmond épousa son amie d’enfance, Alexandrine Van Lommen qui avait servi à la Croix Rouge pendant la guerre. De cette union naquirent deux fils: André en 1930 et Francis en 1933. Peu après la naissance d’André, son père Edmond devint malade et fut soigné à l’hôpital militaire. Les médecins ont estimé que l’air d’Anvers ne lui convenait pas du tout et qu’il serait préférable d’aller habiter plus à l’intérieur du pays, dans une zone sans industrie. Par un ami notaire, il acheta un terrain de 52 ares au Brabant Wallon et y fit bâtir une maison suivant la technique suisse, c.à.d. les murs extérieurs en pierres et tout l’intérieur en bois. Cette maison avait la particularité d’être chaude en hiver et fraîche en été. Elle se situait sur le sommet d’une petite colline et offrait ainsi un beau panorama sur la plaine de Waterloo avec, en toile de fond, le Lion de Waterloo. L’endroit se trouvait sur le territoire de Sauvagemont s/Couture-St.Germain, près de la limite de la commune de Maransart. Suite à la fusion des communes, ces villages font maintenant partie de l’entité de Lasne qui regroupe aussi Plancenoit et Ohain.

Habitué à une vie très active, Edmond De Bruycker ne pouvait se résigner à ne plus rien faire. Entretemps, la place de secrétaire communal était devenue vacante à Maransart. Ce poste offrait une occupation de deux à trois après-midi par semaine. Il postula cet emploi en s’inscrivant au Commissariat d’Arrondissement à Nivelles où il passa un examen en même temps qu’un employé du village qui postulait le même emploi. Edm.DB réussit l’examen sans aucune difficulté tandis que son concurrent s’en tirait avec une quarantaine de fautes. Le poste de secrétaire communal revenait donc à Mr De Bruycker. Mais le Conseil Communal de Maransart ne voyait pas les choses du même oeil. Ne voulant pas d’un «estrindji» comme ils disaient en wallon, ils donnèrent la préférence au natif du village. Devant cette injustice, Edm.DB écrivit une lettre de protestation au Commisaire d’Arrondissement avec une copie qu’il adressa au Roi Albert. Le résultat ne se fit pas attendre longtemps. Il fut nommé secrétaire communal à vie par le Roi. Dans les petits villages, les personnages importants comme le notaire, le médecin ou le curé avaient bien entendu leur mot à dire, s’ils n’y faisaient pas la loi. Au début de ses fonctions de secrétaire communal, Edmond DB reçut plusieurs fois la visite du curé qui voulait lui dicter ce qu’il avait à faire ou à ne pas faire. Un jour, las des injonctions du curé, il le prit par le collet et le mit à la porte en lui disant: «Ici, c’est moi qui fait la loi. Vous, à l’église. Mr De Bruycker ne mit jamais les pieds à l’église de Maransart. Il assistait à la messe à l’église de Couture-St.Germain où il s’entendait très bien avec le curé qui était un ancien combattant.

Dans les environs, habitaient plusieurs ménages d’origine flamande et ces gens étaient contents de pouvoir, de temps à autre, converser dans leur langue maternelle avec leur secrétaire. Malheureusement, parmi eux figuraient trois frères qui avaient fait partie de la bande à Bonnot. Deux d’entre eux purgeaient une lourde peine de prison. Le troisième s’en était tiré à meilleur compte. L’épouse d’un des deux prisonniers qui habitait un petit hameau, venait souvent demander à Edm.DB d’intervenir pour faire sortir son mari de prison avant terme. Peu enclin à aider un criminel, il promettait de voir ce qu’il pouvait faire, mais ne faisait en réalité aucune démarche. Des années plus tard, aux environs de 1950 alors que Mr De Bruycker était déjà décédé, l’intéressé fut relâché. Persuadés que c’était grâce à l’intervention du secrétaire communal, sa famille vint remettre des fleurs et des cadeaux à Madame De Bruycker pour la remercier de ce que Feu son mari avait fait pour eux. Madame DB était tellement confuse qu’elle n’a pas osé avouer que son mari n’avait jamais rien fait pour eux.

Quant au troisième frère, celui-ci allait encore faire parler de lui. Dans les années 30, il y avait un champs d’aviation militaire à Nivelles qui a disparu après la guerre de 40-45. Les petits biplans militaires s’exerçaient régulièrement au-dessus de la plaine de Waterloo dépourvue d’habitations. Ils faisaient des piqués, des loopings et des simulacres de combat pour le plus grand plaisir des enfants du village qui regardaient en première loge. Un poulailler surmonté d’un beau pigeonnier garnissait le jardin de la famille De Bruycker. Un beau jour, un biplan passa en rase-mottes au-dessus de leur maison pour ensuite repasser par deux fois au ras du pigeonnier. Ameuté par le vacarme de cet avion, tout le monde sortit de la maison pour voir ce qui se passait. Mais cet avion disparut à l’horizon. Une bonne heure plus tard, le Commandant de la Gendarmerie de Lasne vint sonner à la porte. Il était accompagné d’un brigadier et d’un pilote encore revêtu de son blouson et de son bonnet de pilote en  cuir avec les lunettes sur le haut du front. En tant que secrétaire communal, Mr DB connaissait bien le Commandant de Gendarmerie. Le pilote n’était rien d’autre que le Prince de Ligne. Après une gêne évidente, ils en vinrent aux explications. Un médecin de Braine-L’Alleud avait reçu une lettre anonyme lui réclamant une forte somme d’argent. Un panier contenant un pigeon voyageur avait été déposé devant sa porte. Le lettre indiquait un endroit précis où le médecin devait déposer la somme demandée. Elle demandait aussi d’attacher un billet à la patte du pigeon, indiquant la date et l’heure du dépôt et de relâcher le pigeon. Au fait, l’idée était ingénieuse, car la pigeon allait regagner son domicile sans que l’on ne sache où il serait allé. Mais le médecin en question avait deviné l’astuce. Il déposa plainte à la Gendarmerie et demanda s’il n’était pas possible de suivre le pigeon avec un petit avion. Le Commandant prit contact avec la base militaire de Nivelles en demandant si l’opération était réalisable. C’est alors que le Prince de Ligne qui était pilote, se porta candidat pour effectuer la poursuite difficile d’un pigeon. Après discussion, ils passèrent à la mise au point. Le Prince de Ligne devait survoler le clocher de l’église de Braine-L’Alleud d’où le pigeon serait lâché. Le pilote n’avait plus qu’à suivre le pigeon. Comme un pigeon voyageur vole à une vitesse approchant les 120 Km.h., le Prince de Ligne estimait la poursuite réalisable avec son avion. Aussitôt dit, aussitôt fait. Le pigeon fut lâché du haut du clocher et le pilote militaire se mit à sa poursuite. En cours de route, le pigeon dérangé par la présence du biplan qui le suivait, se posa plus d’une fois. Cette situation compliquait joliment la tâche du Prince de Ligne, mais il parvint heureusement chaque fois, à le repérer. Finalement, le pigeon apeuré chercha refuge dans le pigeonnier de la famille DB qui se trouvait sur son trajet et n’en ressortit pas. Afin de bien localiser l’endroit, les passages de l’avion en rase-mottes en donnent l’explication. Comme le Prince prétendait que le pigeon n’était pas ressorti du pigeonnier, ils allèrent vérifier ensemble. En effet, le pigeon y était toujours. Dès lors, rien de plus simple que de recommencer l’opération. Cette fois- ci, le pigeon vola directement vers son domicile qui était celui du frère N°3 cité plus haut. Il ne restait plus aux gendarmes que de l’arrêter.

Chaque année,  lors des cérémonies du 11 novembre devant le Soldat Inconnu à Bruxelles, le Roi Albert 1er venait serrer la main des invalides de guerre qui étaient assis dans une tribune qui leur était réservée. Un jour, alors qu’il serrait la main de Edm.BD, il dit à la Reine Elisabeth qui l’accompagnait: »Tu vois, ceci est le fameux homme à la culotte dont je t’ai parlé».

Lorsqu’éclata la guerre de 1940, l’ordre d’évacuer avait été donné. L’armée française était passée en Belgique pour renforcer la résistance contre l’envahisseur allemand. Edmond De Bruycker ne voulait pas partir. Il estimait que les Allemands ne lui faisaient pas peur, ce d’autant plus qu’il parlait bien leur langue et qu’ils ne pouvaient rien faire avec un invalide. Un officier français qui passait devant la propriété, remarquant que la famille De Bruycker était toujours là, vint sonner à la porte. Accompagné de son fils André, Edm.DB alla ouvrir. Aussitôt, l’officier français lui pointa un revolver sur la poitrine en l’accusant d’être un espion de la «cinquième colonne» (Espions au profit des nazis). Après bons nombres d’explications,  l’officier rengaina son revolver et lui donna une demi-heure pour faire ses bagages et quitter les lieux, sinon, il le faisait fusiller. La famille DB se mit donc en devoir de charger la voiture et de partir. Ils avaient choisi Rouen comme destination afin d’y rejoindre le Dr Castagnol. Après trois jours entre les colonnes de Belges évacuant vers la France, ils arrivèrent devant le passage à niveau fermé de Pont-de-Brique à Boulogne-sur-Mer. Un train bourré de Belges était à l’arrêt. La locomotive stationnait juste au milieu du passage. Le machiniste distribuait des seaux d’eau chaude aux femmes pour laver les langes de leurs bébés. Pendant plus d’une heure, il fallut attendre avant que le train ne reparte.  Edm.DB voulut partir à son tour, mais la voiture, une Opel Supersix, faisait un bruit anormal et refusait d’avancer. L’abre de transmission était cassé. Le garagiste qui avait été appelé sur place, déclara qu’un nouvel arbre de transmission Opel devait être commandé à Paris et qu’il fallait attendre quinze jours pour la livraison. N‘ayant pas de temps à perdre, Mr DB exigea que le garagiste soude l’arbre à l’autogène, ce qui fut fait. Cela n’a plus jamais lâché ! Finalement, la petite famille arriva à Rouen chez le Dr Castagnol. Ce dernier connaissait la veuve d’un officier qui habitait une grande maison et parvint à y loger la famille De Bruycker à sa plus grande satisfaction. Cinquante mètres plus loin, dans la même rue, une crèmerie permettait d’aller acheter du lait. Juste en face de cette crèmerie, débouchait une rue en forte déclivité. Un matin, Mme DB accompagnée de son fils André, se rendait à la susdite crèmerie. Arrivés à mi-chemin, la dame qui les logeait, les appela du pas de sa porte pour demander de prendre du lait pour elle. Ils firent demi-tour pour prendre le pot à lait qu’elle leur tendait. Sur ces entrefaites, ils entendirent un vacarme énorme. C’était un grand camion chargé de bonbonnes de butagaz dont les freins avaient lâché, dans la rue fortement en pente et qui avait terminé sa course, complètement encastré dans la crèmerie, tuant sur le coup neuf personnes dont les commerçants eux-mêmes et le chauffeur. Le bâtiment à étages risquait de s’écrouler. Grâce à cette dame qui les avait appelés, la famille DB échappa à la mort. Ce fait divers n’avait rien à voir avec la guerre mais pour revenir à ce chapitre, la gendarmerie locale vint les prévenir qu’un bombardement de Rouen était imminent et qu’il valait mieux partir au plus vite. C’est en voyant tomber les bombes derrière eux, que les De Bruycker quittèrent Rouen en toute hâte.

Arrivés sur la route de La Rochelle, ils se trouvèrent dans des files interminables provoquées par l’armée anglaise qui fuyait dans l’autre sens pour aller embarquer à Dunkerque et rejoindre l’Angleterre. Subitement, des Stukas allemands ont surgi à toute vitesse et se mirent à bombarder et mitrailler les colonnes de véhicules, ne faisant aucun discernement entre les militaires et les civils. Les De Bruycker traversaient à ce moment un bois où la futaie recouvrait entièrement la route de telle sorte que les pilotes allemands n’y voyaient rien et n’ont pas pu agir à cet emplacement. Le restant de la route était complètement à découvert et les victimes, tant civiles que militaires, y furent nombreuses. Leur méfait accompli, les Allemands disparurent aussi vite qu’ils étaient venus. Ceux qui étaient en état de continuer leur chemin, poursuivirent leur périple. Bientôt, la ville de Cahors se dessinait à l’horizon. Le fils, André De Bruycker était alors âgé d’une dizaine d’année. A partir d’ici, il va poursuivre la narration des faits vécus.

Nous sommes arrivés à Cahors vers midi, le lendemain de la capitulation de la Belgique. Mes parents achetèrent un journal afin de prendre connaissance des derniers événements. Il faut savoir que le premier ministre français, Paul Reynaud, n’aimait pas notre Roi Léopold III. Il l’accusait de comploter avec les Allemands. A la première page du journal,  figurait une grande photo truquée du Roi Léopold III en manteau d’hermine, dans un cachot sombre, avec la couronne royale à ses pieds ainsi que le lion belge en piteux état. En-dessous de la photo, d’énormes lettres en caractères gras mentionnaient: «LE TRAÎTRE». Mes parents étaient révoltés par cet acharnement antibelge. Vous verrez plus loin que le sort a sévèrement puni Mr Reynaud.

Finalement, nous nous sommes retrouvés au bord de la Méditerranée. Les autorités locales nous ont casés dans ce qu’ils appelaient «une mazette». En réalité, c’était une petite maison de deux pièces située au milieu des vignobles et dans laquelle un vigneron rangeait son matériel. La mazette fut vidée de son contenu pour que nous puissions nous y installer. La saleté obligea mes parents à y faire un grand nettoyage à grandes eaux et au savon de Marseilles. Les gens de l’endroit, à la vue de notre nettoyage, nous accusèrent d’être des gaspilleurs de grande envergure. Il faut dire qu’aussi longtemps que nous sommes restés là, c.à.d. de mai à septembre, nous ne les avons vu faire leur lessive qu’une seule fois avec l’eau qu’ils allaient puiser dans une mare pleine de têtards et où les moutons venaient  patauger et boire. Ces gens n’avaient aucune installation sanitaire. Ils faisaient leurs commodités «dans la garrigue», comme ils le disaient eux-mêmes. Avec d’autres Belges qui nous avaient rejoints dans des mazettes, au milieu des vignes, nous avons construit un semblant de w.c. entouré de bambous et qu’on appelle «feuillée» chez les scouts. Les commentaires des voisins français ne tardèrent pas. «Ces Belges sont tout de même fantastiques. Ils ont inventé des chiotes». A tour de rôle, ils venaient voir ce que nous avions fabriqué et voulaient construire la même chose chez eux.

Tous le Belges qui avaient abouti jusque là, avaient hâte de rentrer en Belgique. Mais les choses n’étaient pas aussi simples. Nous nous trouvions en zone libre et il fallait une autorisation en bonne et due forme du gouvernement de Vichy pour pouvoir franchir la ligne de démarcation imposée par le général Pétain, en accord avec les autorités allemandes. Ce n’est donc que vers la fin du mois de septembre que cette autorisation nous est parvenue.

La commune où nous résidions s’appelait « La Peyrade». Elle était située sur la grand route de Montpellier à Sète. Du centre de ce patelin partait une petite route qui aboutissait à Balaruc-les-Bains. C’est le long de cette route que se trouvait notre mazette. Régulièrement, j’accompagnais ma mère en courses au village. Nous allions dans un épicerie située sur un coin, au bord de la grand route. J’avais l’habitude, en attendant ma mère, de m’asseoir sur les marches du seuil pour regarder passer le trafic. Un jour, une voiture passa devant moi et alla aussitôt violemment s’emboutir un peu plus loin, contre un poteau situé le long d’un mur, à droite de la route.  Curieux, je courus immédiatement vers cette voiture dont un monsieur en redingote et figure ensanglantée, descendit. Les riverains, ameutés par les bruits de la collision, vinrent me rejoindre. J’entendis alors quelqu’un dire: «C’est Paul Reynaud !». Dans la voiture, gisait à l’avant, une passagère inanimée. De toute évidence, elle était morte. Il s’agissait d’une comtesse connue comme étant la maîtresse de Paul Reynaud. Ils fuyaient vers l’Espagne mais leur rêve s’est arrêté là. Ma mère était entretemps arrivée sur les lieux. Voyant le spectacle, elle me dit: «Viens ! Ca n’est rien pour les enfants ! » Elle m’obligea à la suivre pour rentrer chez nous. Les autres Belges, en apprenant l’événement, avaient peine à cacher leur satisfaction. « Bien fait !!! » pensaient-ils.

Fin septembre 1940, après avoir reçu l’autorisation nécessaire de Vichy, nous avons quitté La Peyrade pour rejoindre la ligne de démarcation à St.Dizier. La ville était truffée de soldats allemands. La grand place était pleine de voitures belges que les Allemands refusaient momentanément de laisser passer. Tous ces gens étaient contraints de loger dans leur voiture, faute de place ailleurs. Tous les hôtels étaient réquisitionnés par les officiers allemands. Nous étions arrivés en fin d’après-midi. Apprenant ce qui se passait par d’autres Belges, mon père se rendit à la Kommandantur. A l’officier de service, il expliqua, dans son plus bel allemand, qu’il était invalide de guerre 14-18 et que dans l’impossibilité de loger avec sa femme et ses enfants dans la voiture, il leur demandait la permission de pouvoir passer. Probablement impressionné par les connaissances en allemand de mon père, l’officier lui répondit qu’il pouvait revenir chez lui, le lendemain matin, pour chercher un laisser-passer. Un autre officier qui avait assisté à l’entretien, dit à mon père qu’étant de service pour la nuit, il pouvait disposer de sa chambre d’hôtel. Nous fûmes, en effet, logés dans une chambre de luxe, sous le regard réprobateur des autres Belges. Le lendemain matin, mon père reçut un laisser-passer et nous pûmes partir sous les jets de pierres et la huée des Belges qui nous traitaient de lâches et de vendus.

Après être passés par de nombreuses villes et localités en ruines, suite aux bombardements, nous avons enfin pu rejoindre notre maison en Belgique. Presque cinq mois après notre départ, nous avons retrouvé la maison complètement pillée et saccagée. Les gens du village s’imaginaient que nous avions péri dans les bombardements. Même le coffre-fort qui contenait de l’argenterie et les bijoux de ma mère avait été percé à l’arrière, à la dynamite. La collection de timbres-poste d’une valeur non négligeable avait aussi disparu. Il en était de même pour plusieurs objets de valeur dans la maison. Le garde-champêtre prétendait que c’était l’oeuvre des soldats français qui avaient occupé la maison, mais en voyant certains enfants du village courir avec nos vêtements, nous avions des doutes. Une plainte à la gendarmerie ne donna aucun résultat. Pour le reste, c’était la loi du silence. Tout doucement, la vie a repris son train-train habituel.

L’employé de la maison communale qui avait en son temps raté son examen, avait été trouver les Allemands et était parvenu à se faire nommer secrétaire communal. Un de ses amis fut nommé bourgmestre à la place de celui en fonction auparavant et qui était aussi rentré assez tard de l’évacuation. Quand mon père se présenta à la maison communale, ils prétendaient qu’il n’avait plus rien à y faire. Mon père se rendit immédiatement à la kommandantur à Nivelles. Il y expliqua en allemand tout ce qui s’était passé et c’est sans aucune peine que les Allemands lui donnèrent raison. Le secrétaire et le bourgmestre furent destitués. Mon père et le bourgmestre précédent purent reprendre officiellement leurs fonctions. Le bourgmestre destitué était l’ennemi de mon père. Possédant des piscicultures et un commerce, il faisait négoce avec les Allemands et s’enrichit largement de cette façon pendant la guerre. Nous reparlerons de lui plus loin.

Pendant la guerre, les fermiers devaient déclarer leur cheptel aux occupants. Ils devaient remplir un formulaire spécial établi en français et en allemand. Les fermiers venaient régulièrement trouver mon père pour les aider à remplir leurs formulaires. Il les remplissait en allemand et allait les porter lui-même à la kommandantur où il ne rencontrait aucun problème. De cette façon, il parvenait  à tromper les Allemands au profit des fermiers sans que jamais ils ne s’en rendent compte. Inutile de vous dire que pendant la guerre, nous n’avons pas eu faim. Les fermiers reconnaissants nous donnaient régulièrement du lard, du lait, du grain, de la farine, des poulets, des oeufs, des pommes de terre et autres légumes et fruits.

Mon père écoutait tous les jours la radio de Londres que les Allemands brouillaient tant qu’ils pouvaient. Leur système de modulation sonore était très désagréable mais n’empêchait pas, avec un peu d’attention, de comprendre, malgré tout, ce qui était dit à la radio. Comprenant que le débarquement serait pour bientôt, mon père vendit notre maison avec l’intention, aussitôt la guerre terminée, d’aller habiter à la Côte d’Azur où le climat lui conviendrait beaucoup mieux. La maison vendue, nous sommes allés habiter provisoirement à Collinet (Maransart), dans une grande maison pourvue d’une grande grange. Mon père y cacha la voiture sous un énorme tas de foin. Il avait enlevé les roues qu’il remisa à la cave. Malheureusement mon père devint gravement malade et ne quitta plus le lit. Après le débarquement en Normandie, les Allemands ont commencé à se replier vers l’Allemagne. Lors de leur débâcle, ils s’arrêtèrent dans notre village et réquisitionnèrent des locaux pour loger. Chez nous, ils prirent la grange où ils ne tardèrent pas à découvrir la voiture qu’ils voulaient prendre. Comme ils demandaient les roues, je conduisis l’officier responsable au chevet de mon père. La conversation se fit immédiatement en allemand. Mon père fit remarquer qu’il ne pouvait pas prendre la voiture d’un invalide, mais l’officier ne voulait rien entendre en répondant «Krieg is krieg» (La guerre, c’est la guerre). Mon père exigea alors qu’il signe un ordre de réquisition, ce qu’il accepta de faire. Comme la voiture était une Opel et leur matériel roulant de même marque, ils la remirent en état de marche en moins d’une demi-heure. Le lendemain leur colonne prit le départ. Dix kilomètres plus loin, les Allemands se firent mitrailler par des spitfires anglais et notre voiture fut transformée en amas de ferraille.

Nous avons été libérés par les soldats américains. Pendant plusieurs jours, leur tanks et matériel roulant défilèrent nuit et jour devant la maison. J’eus l’occasion, au plus grand plaisir de mon père, d’amener deux sous-officiers américains à son chevet.

A partir de ce moment, l’état de santé de mon père s’est aggravé. D’après les médecins, sa maladie était la conséquence de tout ce qu’il avait subi pendant la guerre 14-18. Il décéda le 20 novembre 1944, à l’âge de 54 ans, et fut enterré dans l’enclos des Anciens Combattants. Celui-ci était orné en son milieu d’une petite colonne en granit, érigée juste après la guerre et indiquant uniquement le nom des villageois tombés au Front en 14-18. Plus aucun nom ne fut ajouté par la suite.

A la fin de la guerre 40-45, le fameux pisciculteur dont question plus haut, et qui s’était bien enrichi, se dépêcha de faire construire une villa en face du café et de l’épicerie qu’il exploitait, avant que le Ministre Gutt n’ait fait promulguer la loi bloquant tous les avoirs. La loi visait ainsi tous ceux qui s’étaient enrichis pendant la guerre. Notre «baron zeep», comme on appelait  alors ceux qui s’étaient enrichis pendant la guerre, était un athée qui levait un peu trop le coude. Il avait les yeux et le nez rouges. Aux premières élections d’après guerre, il se porta candidat bourgmestre sur la liste catholique. Il était le seul candidat. Comme la majorité des gens de Maransart étaient catholiques et qu’il fallait obligatoirement voter catholique d’après l’Eglise, ce monsieur était convaincu de remporter les élections. C’était bien vu, car il fut en effet, nommé bourgmestre. Comme  précédemment expliqué, il était l’ennemi juré de mon père.

Ma mère aurait bien voulu qu’une stèle mentionnant le nom de mon père soit placée sur sa tombe. Vous comprenez que le nouveau bourgmestre s’y opposa, d’autant plus qu’il n’avait aucune sympathie pour les anciens combattants et résistants. Toutes les démarches entreprises par ma mère n’ont pas pu aboutir. Fin 1954, elle décida de retourner habiter Anvers et d’abandonner ses démarches. Nous quittâmes Maransart pour Anvers où nous nous sommes facilement intégrés. Régulièrement, j’allais me recueillir sur la tombe de mon père. Au cours des années, Maransart s’est vidé de ses habitants qui furent remplacés par des citadins fuyant la région bruxelloise devenue cité administrative. Ceux-ci élurent un autre bourgmestre. Un beau jour, je constatai que les tombes des Anciens Combattants étaient toutes pourvues d’une stèle à l’exception de celle de mon père. J’ai donc envoyé une lettre de protestation au bourgmestre en fonction à Lasne. (Lasne, suite à la fusion des communes), en faisant remarquer que non seulement mon père était un ancien combattant, mais qu’il avait été jusqu’à son décès, secrétaire communal à Maransart. J’ai aussi raconté toutes les péripéties avec l’ancien bourgmestre. Je n’ai pas reçu de réponse. Pourquoi ??? M’étant renseigné, j’ai pu prendre contact avec le président local des Anciens Combattants. Ce dernier me promit d’entamer des démarches auprès du collège échevinal de Lasne. Un peu plus tard, j’ai reçu un coup de téléphone du bourgmestre en personne, qui me déclara tout ignorer du passé de mon père, mais qu’il chargeait un historien de La Hulpe de procéder à une enquête approfondie afin de vérifier mes dires.  Ce monsieur m’a téléphoné plus tard en me confiant que tout ce que j’avais signalé se révélait être parfaitement exact. J’ai compris immédiatement d’après notre conversation, que j’avais toute sa sympathie. Il me confirma qu’il ferait un rapport en ce sens et qu’il conseillerait vivement à la Commune de me donner satisfaction. Quelques temps plus tard, je reçus une lettre de l’Administration Communale de Lasne qui m’annonçait qu’elle procédait au placement d’une stèle sur la tombe de Feu Monsieur Edmond De Bruycker. Cependant, il m’a fallu aller sur les lieux pour indiquer l’emplacement exact où avait été inhumé mon père, car les anciens combattant avaient été enterrés dans le désordre. Comme tout est bien qui finit bien, je peux enfin aller fleurir la tombe de mon père toutes les années, à la Toussaint, cela après 50 ans de tergiversations.

 

André De Bruycker

 

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Edmond De Bruycker a été déclaré, à son décès, Grand Mutilé et Invalide de Guerre 1914-1918 à  200%  (toutes invalidités cumulées).
Il était titulaire de nombreuses décorations dont celle d’Officier de l’Ordre de la Couronne avec Glaives.

 

 

 

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Mise à jour le Lundi, 15 Février 2016 13:56